Le Domaine Beaudoin-Sutton se trouve à quelques minutes du village de Sutton, sur un plateau qui domine la vallée. Quand on arrive en fin de matinée, Geneviève Beaudoin est dans le hangar de transformation : elle fait le tri des pommes que la coopérative locale leur a livrées la veille — c’est la dernière étape avant que la presse ne tourne pour le moût d’automne. Sur les murs en bois clair, des étiquettes encadrées rappellent les distinctions de l’exploitation : médaille d’argent de la Coupe des Nations à Rouyn-Noranda en 2022, citation au Guide des saveurs 2024, certification biologique Ecocert depuis 2014.

À 47 ans, Geneviève Beaudoin incarne une génération de producteurs artisans qui ont choisi de revenir à la terre par conviction plutôt que par filiation. Diplômée de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ), elle a fait carrière une décennie dans la restauration montréalaise avant de fonder, avec son conjoint Antoine, le Domaine Beaudoin-Sutton en 2008. Cet entretien a été conduit en juin 2026, à l’aube de la 18ᵉ saison de production de l’exploitation, dans le cadre du dossier Soleica sur les producteurs des Cantons-de-l’Est.

Geneviève Beaudoin, productrice artisanale à Sutton
Geneviève Beaudoin
Productrice artisanale (cidre et sirop d'érable) à Sutton — 18 ans d'expérience
Codirige avec son conjoint Antoine le Domaine Beaudoin-Sutton, exploitation de 28 hectares sur les contreforts du Mont Sutton. Production de cidre de glace, sirop d'érable certifié biologique et petits fruits. Membre du CA de la Route des Saveurs des Cantons depuis 2018.

L’histoire d’un domaine : de la restauration à la terre

**Soleica :** Comment passe-t-on d'une carrière de restauration à Montréal à la fondation d'une exploitation agricole à Sutton ?
Par étapes lentes, et avec beaucoup de doutes. J'ai grandi à Saint-Jérôme dans une famille de fonctionnaires — aucun lien à l'agriculture, sauf les visites à la ferme des grands-parents en Beauce le dimanche. J'ai fait l'ITHQ par goût pour la cuisine, et j'ai travaillé pendant dix ans dans des restaurants à Montréal, jusqu'au Pied de Cochon où j'ai été sous-chef trois ans. C'est là que tout a basculé. Martin Picard m'a fait découvrir le terroir québécois autrement : les producteurs qu'il fréquentait, les fromagers, les éleveurs, les vignerons. Je voyais des gens qui faisaient un travail qui me semblait infiniment plus enraciné que le mien. Antoine, mon conjoint, lui était ingénieur en environnement et avait grandi à Bromont. Quand nos deux insatisfactions se sont rencontrées en 2007, on a commencé à chercher une terre.

Il nous a fallu deux ans pour trouver et acheter le domaine actuel. Une ancienne ferme laitière abandonnée depuis quinze ans, vingt-huit hectares en partie boisés, des bâtiments à rénover entièrement. Les voisins nous regardaient avec scepticisme — deux urbains de la quarantaine qui débarquent. Aujourd’hui dix-huit ans plus tard, on est l’une des exploitations citées par les guides agrotouristiques de la région. Mais ça a été long, et il y a eu des années où on a sérieusement remis en question le projet.

**Soleica :** Pourquoi avoir choisi Sutton précisément ?
Sutton a plusieurs avantages convergents. D'abord, le microclimat : les flancs du Mont Sutton bénéficient d'une exposition sud-ouest et d'un drainage froid qui ralentit la dormance hivernale — c'est idéal pour le cidre de glace, qui demande des automnes longs et des hivers stables. Ensuite, l'environnement humain : Sutton est un village qui a su garder son équilibre entre ruralité et ouverture culturelle. Il y a des artisans, des artistes, des restaurateurs ambitieux, des touristes urbains qui viennent acheter local. C'est un écosystème commercial viable pour une exploitation artisanale. Enfin, l'accessibilité : à 90 minutes de Montréal, à 3 heures de Boston, à 2 heures de Burlington. Cette proximité de marchés solvables fait toute la différence entre survivre et prospérer.

Pour qui veut découvrir Sutton et combiner visites de producteurs avec un séjour en chalet, je recommande systématiquement le secteur du Mont-Sutton qui figure dans les chalets Soleica — c’est le point de chute idéal pour rayonner sur la région.

Qu’est-ce que le terroir des Cantons-de-l’Est ?

**Soleica :** Le mot « terroir » est devenu un mot-valise. Que recouvre-t-il pour vous concrètement, dans les Cantons-de-l'Est ?
Pour moi, le terroir c'est la combinaison de trois choses : un milieu physique (sols, climat, hydrographie), un savoir-faire transmis (techniques, variétés cultivées, élevage), et une communauté humaine qui valide et fait évoluer ce savoir. Dans les Cantons, on a les trois.

Le milieu physique d’abord. Les Cantons-de-l’Est reposent sur un socle géologique varié — ancien chaînon des Appalaches, vallées profondes creusées par les glaciers du Wisconsin, dépôts morainiques fertiles dans les fonds de vallée. La diversité topographique (de 200 à 1100 mètres d’altitude sur 50 km) crée des microclimats radicalement différents : les vergers de Frelighsburg ne ressemblent en rien aux érablières de Coaticook, qui sont elles-mêmes différentes des vignes du lac Brome. Cette diversité est une richesse — chaque sous-région a sa spécialité naturelle.

Le savoir-faire ensuite. Les Cantons ont une tradition agricole continue depuis le XIXᵉ siècle, avec une influence britannique (loyalistes installés après la Révolution américaine) qui a apporté des pratiques d’élevage et de culture distinctes du reste du Québec. Cette double filiation française et anglo-saxonne se lit encore dans la diversité des produits : on a des fromages d’inspiration anglaise (Cheddar de l’Abbaye), des cidres d’inspiration normande, des vins d’inspiration allemande et alsacienne sur certains cépages.

La communauté humaine enfin. Les Cantons ont une densité associative et coopérative remarquable : la Route des Vins (créée en 1996), la Route des Saveurs (qui regroupe une quarantaine de producteurs depuis 1998), les Marchés publics dans presque tous les villages, les festivals gastronomiques. Cette infrastructure soutient le terroir et lui donne une visibilité commerciale.

Domaine viticole et cidricole Sutton : rangées de pommiers, montagne Sutton, soleil de fin d'après-midi

L’économie réelle d’une petite exploitation

**Soleica :** Vous évoquiez les difficultés économiques. Concrètement, comment fait-on tenir une exploitation artisanale de 28 hectares en 2026 ?
Trois piliers nous permettent de tenir. D'abord, la diversification : on a quatre productions principales (cidre de glace, sirop d'érable, petits fruits, et une petite production maraîchère biologique). Cette diversification étale les revenus sur l'année (le cidre de glace se commercialise surtout d'octobre à décembre, le sirop d'érable au printemps, les petits fruits l'été), et nous protège contre les mauvaises années — quand le verger de pommes a souffert du gel printanier en 2022, le sirop d'érable a sauvé l'exercice.

Ensuite, la vente directe. Plus de 70 % de notre chiffre d’affaires se fait à la ferme : boutique sur place, marchés publics, et e-commerce direct. C’est très exigeant en temps mais ça nous garde la marge complète. Quand on vend en épicerie, l’intermédiaire prend 35 à 45 % — c’est souvent la différence entre rentabilité et déficit.

Enfin, l’agrotourisme. On accueille environ 6000 visiteurs par an pour des visites guidées et dégustations, plus 12 mariages et 8 événements corporatifs. Ces revenus représentent maintenant 25 % de notre chiffre d’affaires global, et ils ont une vertu cachée : ils convertissent les visiteurs en clients récurrents qui commandent ensuite à distance. Un mariage chez nous, ce sont 80 à 100 nouveaux noms dans la liste de diffusion.

Pour replacer cette dynamique dans un cadre plus large, je recommande la lecture d’un autre dossier Soleica sur la cuisine en chalet québécois — il aborde la question de la valorisation du terroir en cuisine domestique, avec des recettes qui mettent en valeur nos produits.

**Soleica :** Les coûts ?
Le défi numéro un, c'est la main-d'œuvre. Pour un verger biologique, qui ne peut pas utiliser de pesticides systémiques, l'entretien est intensif : taille, observation, traitements préventifs bio, lutte mécanique contre les ravageurs. On a besoin de 2 employés permanents, plus 6 saisonniers entre août et novembre. Le coût total de main-d'œuvre représente 38 % de notre chiffre d'affaires. C'est énorme. La main-d'œuvre saisonnière qualifiée est de plus en plus rare et coûteuse — on est en compétition directe avec les vignobles et les vergers commerciaux.

Le deuxième défi, c’est l’investissement matériel. Une presse hydraulique, des cuves inox, un système de pasteurisation, un congélateur industriel : chaque pièce coûte 15 000 à 80 000 $. On a renouvelé 60 % de notre équipement entre 2019 et 2024 — sans subventions agricoles et programmes d’aide à l’investissement biologique, on n’aurait pas pu. Pour une référence régionale complémentaire, je recommande la consultation du portail Route des Saveurs des Cantons-de-l’Est qui recense les producteurs artisans et les circuits agrotouristiques de la région.

L’agrotourisme : modèle d’avenir ?

**Soleica :** Vous parliez d'agrotourisme comme d'un pilier. Est-ce un modèle d'avenir pour les exploitations artisanales ?
Pour beaucoup d'entre nous, c'est devenu indispensable. Mais ce n'est pas une recette miracle : ça demande des compétences qui ne sont pas naturellement celles d'un producteur. Accueillir le public, c'est gérer un site (sécurité, propreté, signalétique), gérer une équipe (guides formés, vendeurs en boutique), gérer une expérience (récit cohérent, dégustation pédagogique, vente sans agressivité). On apprend en faisant, et on fait beaucoup d'erreurs au début.

L’agrotourisme transforme aussi profondément le rapport au métier. À l’origine, j’étais productrice. Aujourd’hui je suis 50 % productrice, 30 % accueil-vente, 20 % gestion-administration. C’est une autre vie. Certains de mes collègues n’ont pas voulu cette évolution — et leur exploitation est restée plus petite et plus précaire. D’autres ont basculé totalement dans l’événementiel et n’ont plus le temps de produire. Trouver le bon équilibre est la question essentielle.

Le contexte des Cantons-de-l’Est est particulièrement favorable parce que la région a une longue tradition agrotouristique, des routes thématiques bien structurées, et une clientèle solvable et fidèle. Pour découvrir l’écosystème complet, je conseille de consulter la programmation de la Route des Saveurs des Cantons-de-l’Est — c’est devenu une référence en agrotourisme québécois.

Produits du terroir des Cantons-de-l'Est : bouteille de cidre, sirop d'érable, fromage de chèvre, paniers de pommes

Bonnes pratiques pour visiter en 2026

**Soleica :** Pour un visiteur qui réserve un chalet dans les Cantons et veut explorer le terroir, par où commencer ?
Premier conseil : réserver. Beaucoup de producteurs n'acceptent plus les visites spontanées — les week-ends d'octobre saturent. On limite à 80 visiteurs par jour pour préserver la qualité d'expérience. Réservez deux à quatre semaines à l'avance pour les week-ends d'automne.

Deuxième conseil : planifier des circuits courts. Faire 5 producteurs en une journée, c’est se condamner à de la dégustation mécanique. Mieux vaut 2 visites approfondies (90 minutes chacune) et un repas en restaurant gastronomique au milieu. La Route des Saveurs propose des circuits cohérents de 3 ou 4 étapes — c’est un excellent point de départ.

Troisième conseil : combiner producteur et restaurant. Les meilleurs restaurants des Cantons (Auberge Sutton Brouërie, Auberge West Brome, La Manne, Bouillon Saint-Jérôme) travaillent en lien direct avec les producteurs locaux. Réserver un repas après une visite chez le producteur permet de comprendre concrètement comment le terroir devient cuisine.

Quatrième conseil : la saison compte. En mai-juin, on voit les vergers en fleurs et on déguste les premiers cidres rafraîchis. En septembre-octobre, c’est la récolte et les premières dégustations de cidre de glace. En décembre-février, c’est l’érablière qui se prépare. Chaque saison a son intérêt spécifique. Pour planifier au mieux le séjour, voyez aussi notre dossier sur les activités hiver en chalet sans ski au Québec qui inclut plusieurs propositions agrotouristiques d’hiver.

Cinquième conseil : acheter sur place. C’est la plus simple façon de soutenir l’économie locale, et ça coûte généralement 15 à 25 % moins cher qu’en épicerie spécialisée à Montréal. Prévoyez une glacière dans la voiture pour les produits réfrigérés.

Questions rapides : idées reçues

**Soleica :** Quelques affirmations courantes — vrai ou faux ?
**« Le cidre de glace, c'est plus alcoolisé que le vin de glace. »** Faux généralement. Le cidre de glace titre 7 à 12 % d'alcool, le vin de glace plutôt 8 à 13 %. La densité de sucre résiduel est similaire mais le profil aromatique très différent.

« Tout ce qui est bio coûte 30 % plus cher. » Faux dans le cas des Cantons-de-l’Est. La différence à la ferme est souvent de 10 à 15 %, comparable à un produit conventionnel équivalent. Les écarts plus importants apparaissent surtout en épicerie urbaine.

« Les Cantons-de-l’Est, c’est surtout les vins. » Faux. Les vins sont visibles mais ne représentent qu’environ 12 % de l’agrotourisme estrien. Les fromages, cidres, sirops et productions maraîchères sont au moins aussi importants.

« Une visite chez un producteur, ça prend toute la journée. » Faux. Comptez 60 à 90 minutes pour une visite classique avec dégustation. Une journée complète permet d’enchaîner 2 à 3 visites avec un repas.

« Les producteurs artisans s’enrichissent grâce à l’agrotourisme. » Faux. La majorité d’entre nous gagnons des revenus modestes — l’agrotourisme nous permet surtout de rester viables, pas de devenir riches. Le métier reste un choix de vie autant qu’un projet économique.

« On peut produire du cidre de glace partout au Québec. » Faux. Le cidre de glace exige un climat précis : automnes longs sans gel destructeur, hivers stables qui maintiennent le moût gelé sans dégel récurrent. Les Cantons-de-l’Est, certaines parties des Basses-Laurentides et de la Montérégie y conviennent ; ailleurs c’est risqué.

« Le sirop d’érable, c’est partout pareil. » Faux radicalement. Les sols, les essences voisines des érables, la durée de la coulée, la technique de réduction influent profondément sur le goût. Un sirop des Cantons n’a rien à voir avec un sirop de Beauce ou un sirop de Charlevoix — c’est une vraie diversité de terroir.

Les trois choses à retenir

**Premièrement**, prendre le temps. Le terroir des Cantons-de-l'Est ne se révèle pas au visiteur pressé. Réserver des visites approfondies plutôt que des passages éclair. Une heure et demie chez un producteur, c'est suffisant pour comprendre vraiment ; trente minutes, c'est trop peu pour autre chose qu'une dégustation rapide.

Deuxièmement, sortir des classiques. Beaucoup de visiteurs s’arrêtent uniquement aux producteurs déjà célèbres. C’est dommage. Les exploitations plus discrètes (les fromageries de Compton, les vergers de Frelighsburg, les éleveurs d’agneau de Cleveland) offrent souvent les rencontres les plus mémorables et les produits les plus singuliers. La Route des Saveurs et les Marchés publics sont d’excellents points de départ pour découvrir cette diversité.

Troisièmement, soutenir économiquement. Acheter directement à la ferme, c’est le geste le plus utile pour pérenniser le terroir. Un client qui revient acheter 200 $ de produits chaque année compte autant qu’un visiteur ponctuel à 50 $. Construire une relation longue avec un ou deux producteurs préférés, c’est la meilleure façon de contribuer à la survie d’une agriculture artisanale qui, sans cela, va disparaître progressivement face aux concentrations agro-industrielles.

Conclusion

L’entretien de Geneviève Beaudoin éclaire une réalité agricole qui se transforme à grande vitesse dans les Cantons-de-l’Est : production artisanale ancrée localement, agrotourisme comme pilier économique, et défi permanent de l’équilibre entre métier et accueil. Pour préparer une visite, gardez en tête ces principes simples : réserver, planifier des circuits courts, combiner producteur et restaurant, respecter la saisonnalité, acheter sur place. Pour un cadre logistique adapté à l’exploration du terroir estrien, notre dossier sur l’hiver dans les Cantons-de-l’Est complète utilement les considérations d’agrotourisme abordées ici.