Quand Marc Tremblay nous reçoit dans le bureau du chalet principal de sa pourvoirie, à 90 minutes au nord de Gatineau, la première chose qui frappe c’est l’odeur. Bois fraîchement coupé, café, restes de fumée du poêle de la nuit précédente. Sur la table en pin massif, une carte topographique défraîchie où des cercles bleus et rouges marquent les emplacements des camps satellites, les frayères, les passages de l’orignal, les couloirs de migration de la sauvagine. C’est le tableau de bord d’une vie professionnelle de 25 ans.

À 56 ans, Marc Tremblay incarne la transition générationnelle du métier de pourvoyeur en Outaouais. Fils et petit-fils de guides de chasse et de pêche, il a repris l’entreprise familiale en 2001 et l’a fait évoluer en parallèle d’un secteur qui a vécu trois révolutions silencieuses : la professionnalisation imposée par le ministère, la diversification de la clientèle (femmes, familles, observateurs de faune), et l’adaptation aux changements climatiques. Cet entretien a été conduit en juin 2026, à quelques semaines de l’ouverture de la saison estivale, dans le cadre du dossier Soleica sur les pourvoiries de l’Outaouais.

Marc Tremblay, pourvoyeur en Outaouais
Marc Tremblay
Pourvoyeur en Outaouais, 25 ans d'expérience
Pourvoirie familiale dans le secteur de la Réserve faunique La Vérendrye. Issu d'une famille de guides et de pourvoyeurs de troisième génération, il accueille chaque saison plus de 400 séjournants. Basé à Gatineau.

Qu’est-ce qu’une pourvoirie, concrètement ?

**Soleica :** Pour les lecteurs qui ne sont jamais allés en pourvoirie, comment décririez-vous ce qu'est une pourvoirie en 2026 ?
Une pourvoirie au Québec, c'est d'abord une entreprise qui détient un permis du ministère pour offrir des services d'hébergement, de location d'équipement et d'encadrement pour la chasse, la pêche ou l'observation de la faune. Ce n'est pas juste un camp en forêt — c'est un statut réglementaire avec des obligations précises : normes sanitaires, formation des guides, registre des prélèvements, plan de gestion faunique. Quand on dit pourvoirie, on dit cadre légal, pas auberge improvisée. En Outaouais, on a une centaine de pourvoiries reconnues, dont environ 25 % à droits exclusifs. Les autres opèrent sur des zones d'exploitation contrôlée (ZEC) ou sur des territoires libres.

Concrètement, pour un client qui arrive, ça veut dire : un chalet équipé, généralement avec poêle, batterie de cuisine, parfois eau chaude et électricité (mais pas toujours), une embarcation avec moteur fournie ou en option, un encadrement variable selon la formule (autonome, guide à la demi-journée, guide à la journée complète, ou plan américain tout inclus). On voit aussi de plus en plus de pourvoiries qui offrent un service de transport en quad ou en motoneige hivernale jusqu’aux camps reculés.

**Soleica :** Et vous, comment êtes-vous arrivé à ce métier ?
Par filiation directe. Mon grand-père Léopold a été guide à la pêche pour Hydro-Québec dans les années 1950, quand les barrages se construisaient. Mon père Roland a ouvert la première version de notre pourvoirie en 1976, dans un secteur que personne n'exploitait commercialement à l'époque. J'ai grandi dans un chalet de bûcheron pendant les étés et beaucoup d'automnes : je nettoyais les poissons à 8 ans, je portais les pagaies à 10, je guidais des Américains à 17. Quand mon père est mort en 2001, j'ai pris la relève à 31 ans. Ce n'est pas un choix au sens où j'ai eu d'autres options à comparer — c'est la suite logique de ma vie. Mais ce qui s'est passé depuis a complètement transformé ce que je fais, sans changer pourquoi je le fais.

Pour mieux comprendre la place de la pêche et de la chasse dans le paysage du chalet québécois, je recommande d’ailleurs notre dossier sur les chalets de pêche au Québec — il complète bien cette discussion.

Les trois grandes évolutions en 25 ans

**Soleica :** Vous parliez de trois révolutions. Pouvez-vous les détailler ?
La première, c'est la professionnalisation. Quand j'ai commencé en 2001, beaucoup de pourvoiries de l'Outaouais étaient encore tenues par des familles qui exploitaient le métier comme une activité saisonnière de complément. Les guides étaient autodidactes, formés sur le tas. À partir de 2008-2010, le ministère a serré les exigences : formation des guides, certification, plans annuels de gestion, registres obligatoires. Beaucoup de petites pourvoiries familiales ont fermé parce qu'elles ne suivaient pas. Aujourd'hui, on est dans un métier qui ressemble plus à de l'hôtellerie de plein air qu'à de l'aventure improvisée.

La deuxième révolution, c’est la transformation de la clientèle. En 2001, mes clients étaient à 95 % des hommes adultes, des chasseurs et des pêcheurs aguerris. En 2026, c’est environ 60 % d’hommes adultes, 25 % de femmes, 10 % de familles avec enfants, et 5 % de groupes d’observation faune sans intention de prélèvement. Cette diversification a complètement changé nos services : on a investi dans des cuisines équipées plutôt que des plats préparés, dans des sentiers accessibles, dans des activités d’initiation, dans la sécurité des berges.

La troisième, et c’est la plus récente, c’est l’impact des changements climatiques. Nos saisons se déplacent. La pêche printanière au doré, qui commençait traditionnellement à la mi-mai en Outaouais, peut maintenant débuter dès la fin avril certaines années. La chasse à l’orignal subit la pression des températures plus chaudes en septembre — les bêtes bougent moins, le succès baisse. Et nos hivers sont moins prévisibles : on a eu des saisons de motoneige catastrophiques en 2023 et 2025. Il faut s’adapter, et c’est sans doute le défi le plus difficile.

La réglementation au cœur du métier

**Soleica :** Pour un visiteur qui réserve une pourvoirie pour la première fois, quelles sont les règles à connaître absolument ?
Trois règles capitales. Premièrement, le permis. Tout le monde de plus de 18 ans doit avoir un permis valide pour pêcher ou chasser au Québec. Les permis se prennent en ligne sur le site du ministère ou chez les détaillants autorisés. La pourvoirie ne le délivre pas — c'est votre responsabilité. Deuxièmement, le certificat du chasseur. Si vous chassez (orignal, ours, cerf de Virginie, sauvagine), vous devez avoir passé le cours de Maîtrise des armes à feu pour les chasseurs (le PCAFC fédéral) et le cours d'Initiation à la chasse (provincial). Sans ces deux certifications, je peux refuser un client à la porte. Troisièmement, les quotas et les limites de capture. Chaque espèce a des règles précises : limite quotidienne, limite de possession, taille minimum, période d'ouverture. Ces règles changent par zone, par année. Je les rappelle systématiquement à l'arrivée, et je tiens un registre obligatoire.

Pour la chasse à l’orignal, qui est notre activité phare en septembre et octobre, il y a aussi un système de tirage au sort pour obtenir un permis dans certaines zones. C’est un système complexe — les visiteurs doivent vraiment se renseigner sur le site officiel du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs avant de planifier.

Pourvoirie en Outaouais : camp en bois rond, ponton, chaloupes de pêche, lac calme au lever du soleil

**Soleica :** Et pour les visiteurs internationaux ? Vous accueillez beaucoup d'Américains et d'Européens ?
Oui, plus encore depuis 2022. Les Américains représentent toujours 25 à 30 % de notre clientèle pour la chasse à l'ours noir au printemps et le saumon dans les rivières — ils ont une longue tradition de pourvoirie québécoise. Les Européens viennent surtout en été et automne : Français, Belges, Suisses, Allemands, plus récemment Polonais. Pour eux, on doit accompagner avec plus de patience parce que la culture de la pêche est différente, le matériel n'est pas le même, et la réglementation québécoise peut paraître complexe. Mais c'est aussi très enrichissant — ces visiteurs ont souvent une approche plus contemplative que purement utilitaire.

Pour le contexte international, je recommande aussi notre dossier sur le Lac à la Pêche en Outaouais, qui présente l’un des plus beaux secteurs accessibles aux non-Québécois.

L’Outaouais : un territoire de pourvoirie exceptionnel

**Soleica :** Pourquoi l'Outaouais est-il une terre de pourvoirie aussi reconnue ?
Trois raisons. La géographie : on a plus de 7000 lacs et rivières dans la région, dont le réservoir Cabonga, le réservoir Dozois, le lac Pomponne, le lac Roddick, le Grand lac des Loups Marins. C'est une densité hydrographique exceptionnelle. La proximité : à 90 minutes de Gatineau et Ottawa, à 2 h 30 de Montréal, à 3 h 30 du nord de Toronto. C'est l'une des régions du Québec les plus accessibles depuis un grand bassin de population. Et la qualité biologique : la Réserve faunique La Vérendrye, qui s'étend sur 13 600 km² (deuxième plus grande réserve faunique du Québec après les Laurentides), abrite une biodiversité protégée qui maintient des populations stables d'orignaux, de dorés, de brochets et d'ours noirs.

Pour le visiteur qui réserve, ça veut dire des conditions de pêche excellentes (le doré jaune dans le réservoir Cabonga est mythique), des chasses à l’orignal avec un taux de succès de 35 à 45 % selon les années (très bon pour le Québec), et la possibilité de faire de l’observation faune (loups, castors, ours, orignaux) avec des chances réelles de croiser des animaux. La région est aussi un lieu privilégié pour les rencontres avec les producteurs et travailleurs de la terre qui pratiquent une économie locale en lien avec la forêt et l’agriculture de subsistance — l’Outaouais a gardé cette continuité paysanne que beaucoup de régions ont perdue.

Les attentes des clients changent

**Soleica :** Vous évoquiez la diversification de la clientèle. Concrètement, qu'est-ce qui a changé dans ce que les visiteurs attendent ?
Tout, ou presque. Il y a 25 ans, mes clients voulaient un chalet rustique, un bon poêle à bois, beaucoup de poissons, et la paix complète. Pas d'internet, pas de luxe. Aujourd'hui, mes clients veulent toujours le silence et la nature, mais ils veulent aussi : eau chaude pour la douche le soir, un coin où charger les téléphones (oui, ils s'en servent même en forêt pour les photos), une cuisine où préparer un vrai repas, un poêle à bois ET un système de chauffage d'appoint en cas de panne, parfois un spa nordique. Le « rustique » de 2001 fait fuir les clients de 2026, sauf une niche de puristes.

L’autre changement majeur : les attentes sur la sécurité. Mes guides ont tous un certificat de premiers soins en milieu sauvage, on a une trousse complète dans chaque camp, on a des communications satellites pour les zones sans réseau, on a un plan d’évacuation. C’est devenu un standard, plus une option premium. Les familles ne viendraient plus sans ça.

**Soleica :** Comment voyez-vous cette évolution ?
Avec un mélange de satisfaction et de nostalgie. La satisfaction, c'est que mon métier s'est élargi : j'accueille des gens qui n'auraient jamais mis les pieds en forêt il y a 25 ans, et qui repartent transformés. Une mère qui découvre la pêche au doré avec son fils de 12 ans pour la première fois, c'est une scène qui n'arrivait jamais dans ma jeunesse. La nostalgie, c'est qu'on perd une part de l'âme du métier. Quand j'allais aux camps avec mon père dans les années 1980, on n'avait pas de cellulaire, pas de GPS, pas de chauffe-eau. On vivait au rythme du soleil et du poisson. C'est fini, ce monde-là. Je m'en console en me disant que la forêt, elle, est toujours là.

Pêcheur québécois sur un lac de l'Outaouais : moulinet, canne à pêche, doublure en main, brume matinale

Climat et adaptation : le défi des prochaines années

**Soleica :** Vous évoquiez les changements climatiques. Comment vous adaptez-vous concrètement ?
On diversifie. Avant, mon revenu provenait à 70 % de la chasse à l'orignal en septembre-octobre, et à 25 % de la pêche au doré printanière (mai-juin). C'était deux saisons concentrées, le reste de l'année on roulait au ralenti. Aujourd'hui, mon revenu est plus étalé : 35 % chasse orignal, 30 % pêche printanière, 15 % pêche estivale au brochet et à l'achigan, 10 % observation faune et écotourisme (mai à octobre), 10 % chasse à l'ours noir au printemps. La saison d'hiver, qu'on a longtemps ignorée, devient un complément important avec la pêche blanche, la motoneige et la raquette.

Cette diversification protège l’entreprise contre les mauvaises années. En 2024, la chasse à l’orignal a été désastreuse à cause de la chaleur de septembre — sans la pêche estivale, j’aurais terminé l’année dans le rouge. Aussi, on investit dans la formation continue : mes guides apprennent à mieux observer la faune sans la prélever, à interpréter le paysage pour des touristes urbains, à raconter l’histoire du territoire. Le métier devient plus narratif, moins purement extractif.

Pour les visiteurs qui découvrent l’Outaouais pour la première fois et veulent un point de chute, je recommande aussi notre guide Outaouais : régions, lacs et activités — il complète bien le portrait que je viens de faire.

Questions rapides : idées reçues

**Soleica :** Quelques affirmations courantes — vrai ou faux ?
**« Une pourvoirie, c'est forcément cher. »** Faux. Une pourvoirie autonome (vous arrivez avec vos provisions, vous gérez la pêche seul) en basse saison peut coûter aussi peu que 120 $ par personne par nuit en chalet partagé. Le tarif augmente avec les services (guide, embarcation, repas inclus).

« Il faut être expérimenté pour aller en pourvoirie. » Faux. La majorité des pourvoiries accueillent des débutants avec encadrement. On enseigne, on prête le matériel, on accompagne. Un séjour pêche encadré est l’une des meilleures initiations possibles.

« La pêche au doré, c’est ennuyeux. » Faux pour qui aime la subtilité. C’est un poisson qui demande de la finesse, de la lecture de l’eau, de la patience. Quand on comprend ses habitudes, on devient accro.

« Une pourvoirie est forcément isolée du monde. » Vrai, mais c’est une fonctionnalité, pas un défaut. C’est précisément ce que cherchent 90 % de mes clients : déconnecter pour reconnecter à autre chose.

« Les femmes n’aiment pas la chasse. » Faux, et c’est un cliché qui s’effondre. J’ai vu doubler le nombre de chasseuses en 10 ans. Elles arrivent souvent par la pêche, puis explorent la chasse au cerf ou à l’orignal. Ce sont parfois mes clientes les plus dévouées.

« Les enfants s’ennuient en pourvoirie. » Faux. Les enfants de 6 à 12 ans adorent ça si on prévoit les bonnes activités : pêche à la perchaude depuis le quai, sentiers d’observation, feux de camp, observation des étoiles. C’est l’âge d’or pour les initier.

« On peut tout pêcher en quantité illimitée. » Faux. Chaque espèce a une limite quotidienne et de possession. Pour le doré, c’est généralement 6 par jour avec taille minimum. Pour le brochet, 6 aussi mais avec taille variable selon la zone. La surconsommation est sanctionnée.

Les trois choses à retenir

**Premièrement**, choisir sa pourvoirie selon son objectif réel. Si vous voulez pêcher beaucoup de doré, ciblez les pourvoiries à droits exclusifs du secteur Cabonga ou Dozois. Si vous voulez initier des enfants, ciblez les pourvoiries avec berges sécurisées et activités d'animation. Si vous voulez l'orignal, posez la question du taux de succès historique avant de réserver. Une pourvoirie sérieuse vous donnera des chiffres clairs.

Deuxièmement, comprendre la réglementation avant d’arriver. Permis, certificats, quotas, périodes. C’est votre responsabilité, pas celle du pourvoyeur. Le ministère et les associations de pourvoiries publient des guides clairs en ligne.

Troisièmement, accepter que la nature impose son rythme. Un pourvoyeur honnête vous dira qu’il ne peut pas garantir le succès — il peut garantir des conditions, du matériel, du savoir-faire, mais la pêche, la chasse et l’observation faune restent des activités où la chance et la patience comptent. Ceux qui arrivent avec cette humilité repartent le plus souvent comblés. Ceux qui arrivent avec des attentes de garantie repartent déçus. C’est, je pense, la plus grande leçon que m’a donnée ce métier.

Conclusion

L’entretien de Marc Tremblay éclaire un secteur en pleine transformation, qui se professionnalise sans renier ses racines familiales et artisanales. Pour qui souhaite vivre l’expérience d’une pourvoirie en Outaouais, ce guide rappelle l’essentiel : choisir selon son objectif, comprendre la réglementation, et accepter le rythme du territoire. Pour identifier les plans d’eau les plus poissonneux de l’Outaouais et préparer votre saison de pêche, voyez aussi notre top 15 des lacs poissonneux au Québec — un complément naturel à cet entretien. Et pour le guide pratique des techniques de pêche en lac au Québec, Soleica a publié un dossier d’entretien complémentaire.